mercredi 30 avril 2014

Les enfants du Dieu-Ours et autres histoires



Relisant de vieilles découvertes et deux-trois mails et échanges divers via messagerie instantanée et forums, je fus soudain prit de l'envie de digresser en tout sens sur un de mes auteurs favoris, Norvell W Page.

J'étais, en fait, retombé sur Flame Winds et Sons of the Bear God, deux aventures Conanesques mettant en scène un surprenant Prester John (le prêtre Jean par chez nous) en slip à fourrure. Une vision pas moins fantaisiste que celle d'un royaume chrétien d'orient dirigé par un prêtre guerrier, si vous voulez mon avis, et savamment mise en place par quelques détails historiques et linguistiques avérés (quoi qu'incomplets) qui replacent le personnage non pas au XIIIème mais au Ier siècle Après John Carter. Le reste n'est que légendes, et Norvell W Page, auteur du Spider et d'un bon paquet de pulperies des 30's, se propose de nous conter l'une d'elles.

Une des choses les plus intéressantes dans ce diptyque, au delà du style inimitable de l'auteur, c'est le soin évident avec lequel est réinterprété dans un monde antique et fantastique tout ce qui fera plus tard l'aura du personnage. Entre les animaux géants et les tribus sauvages, on verra ainsi John (ou plutôt "Wan Tengri", en langue mongole, d'après Page surnommé Prester John d'après un mot grec désignant les puissantes tempêtes qui ballaient la Méditerranée, mal traduit des siècles plus tard par les croisés) se balader avec un étrange talisman de bois et prier avec ferveur le Dieu inconnu "Christos". Deux petits détails parmi d'autres qui, mêlés aux proportions épiques de l'aventure (il conquiert un royaume, après tout), permettent de replacer le personnage dans un contexte historique vraisemblable, quoiqu'inévitablement romantisé.

Notez que les croisées crurent, en découvrant son histoire, qu'il leur était contemporain et étaient fermement convaincus qu'il les aiderait dans leur quête. Une origine qui sera reprise par Stan Lee et Jack Kirby en 1966 lorsqu'ils recréèrent le personnage pour Marvel dans les pages des Quatre Fantastiques : ici, Prester John fut un ami et conseiller de Richard Coeur de Lion (auquel il montera la voie vers Avalon). 

Longtemps, j'ai cru que ces deux romans n'avaient jamais traversé l'Atlantique, restant, tout comme le Master of Men, à jamais inconnues du public francophone. Quelle ne fut donc pas ma surprise, un jour, de découvrir que si, en fait, ça avait été traduit.
Et attention, hein, c'est pas du p'tit lait : les deux romans réunis dans un gros volume à couverture rouge du meilleur effet, traduction par rien moins que Jacques Parsons (Le Cycle des Epées de Lieber, c'est lui), illustrations couleur de Philippe Caza (contributeur de Metal Hurlant, auteur d'une chiée de couvertures -notamment une superbe Jirel de Joiry- pour le Livre de Poche et, entre mille autres choses, designer sur le Gandahar de René Laloux ; il y reprend d'ailleurs le style utilisé pour la couverture de Galaxie #85 (1971), dédiée, déjà, à Jirel), tirage limité à 5500 exemplaires réservé aux membres d'un club...




Evidemment, j'ai tout de suite cherché à me procurer la chose. On en trouve sur Priceminister à des prix relativement compétitifs compte tenu de la rareté du machin.

Il m'a toutefois fallu m'y reprendre à deux fois pour enfin posséder la chose. A ma première tentative, j'ai failli m'étrangler en découvrant un pseudo mot d'excuse dedans, genre "je suis désolé, alors que je l'avais sorti pour vous l'envoyer mon fils de 4 ans a dessiné dessus". Une superbe, que dis-je, fantasmatique gribouillure AU FEUTRE noir barrait la belle couverture en travers de la flamme et maquillait le bas de l'objet en une espèce d'oeuvre pseudo-pop de mauvais étudiant en Arts. Rapidement, je négociais un renvois et recevait, quelques jours plus tard, un volume en parfait état.

L'intérieur, lui, m'a conquis d'entrée. Illustrations sublimes, noires et blanches teintées du roux de la chevelure de son héros, traduction impeccable, un bonheur. Evidemment, j'y retrouvais la patte de Parsons, avec des tournures adaptées sur un modèle assez proche de ses Lieber. Pour qui n'a jamais lu Page qu'en anglais, il peut être très étonnant de le voir traduit en français avec un lyrisme et une sensibilité très 60's. Je m'en doutais, les Tarzan de Parsons sont aussi très chantants, mais ça reste surprenant. La différence de genre joue aussi. Norvell Page, je le connais surtout sur du polar ou assimilé. Son écriture est riche en tension et en belles tournures mais reste assez sèche, très descriptive et pauvre en "ambiance". Ce côté assez froid est renforcé par l'usage d'un vocabulaire affecté au possible qui crée un décalage très marqué entre le rythme de l'action et le temps qu'on met à la lire. C'est ce qui fait tout l'intérêt de Page mais c'est aussi là, à mon sens, que se pose le problème majeur de la saga du Prêtre Jean : s'il s'accorde parfaitement avec le côté dandy du Spider, ce style ampoulé prend sur de la fantasy des airs lyriques un peu vains. Quoique... Tout reste une question de point de vue, et tout cela est peut-être bien volontaire : Wan Tengri apparait en effet très vite comme un personnage outrageusement omnicompétent, au point d'en toucher, déjà (on n'est qu'en 1939), à la parodie. Attention toutefois, on n'est pas dans les Novaria de Sprague de Camp et d'humour il n'est aucunement question. La parodie ne se fait que dans la tête du lecteur. Le récit est ainsi violent et aventureux comme comme toute bonne Conanerie de l'époque, foncièrement premier degré, mais il est impossible de ne pas tiquer devant les exploits de ce fougueux rouquin, verbeux et héroïque à l'excès. Il y a aussi derrière tout ça le spectre de cette arrière-pensée puritaine typique de la fiction américaine du début XXeme, où régnait la figure de l'alpha male inébranlable, dispenseur de la justice républicaine. Une image qui fait d'ailleurs tout le sel de la période et qu'on retrouve aussi bien chez Page que chez Burroughs et Lieber. Dans le cas présent, la chose est d'autant plus parlante que, je n'ai de cesse de le répéter, Parsons ayant aussi traduit Burroughs et Lieber, il y a une grande homogénéité de style dans ces parutions françaises.

Notez, au rayon des coïncidences amusantes, que les deux sagas fantasy, celle de Prester John et celle de Fafhr et du Souricier, sont apparues quasiment en même temps dans les numéros de l'été 1939 du magazine Unknown. The Flame Winds de Page à partir de juin, rejoint au mois d'août par le premier épisode de Two Sought Adventure de Lieber (nouvelle qui sera retitrée The Jewels in the Forest et publiée dans le deuxième volume des rééditions actuelles).
Autre découverte sympathique, Roy Thomas a adapté les deux romans de Page dans ses Conan. Flame Winds entre les #32 et 34 et Sons of the Bear God du 109 au 112.




Un rapide aparté qui me permet de glisser qu'à mes yeux, Howard, Burroughs et Page forment une espèce de sainte trinité du Pulp.
Si les deux premiers sont mondialement acclamés, Page fait partie de ses auteurs qu'on ne connait pas en France, et ce essentiellement parce qu'il écrivait principalement sous un pseudo collectif (Grant Stockbridge) des romans anonymes pour un personnage typiquement 'ricain.

Le Spider, c'est un des nombreux émules du Shadow, du justicier pré-Batman typiquement New-Yorkais de l'époque. En France, tout le monde s'en fout. Aux Etats-Unis, par contre, une fois débarrassé du pseudo éditorial derrière lequel on publiait le Spider, il est vite devenu un des auteurs de polar les plus connus. Il faut dire que Norvell Page était un grand malade, il écrivait comme une bête. A sa période la plus prolifique, il pouvait pondre quatre ou cinq romans du Spider par an et trouver le moyen de s'en faire deux ou trois originaux sur le côté. Une machine.

Du coup, on voyait de ses histoires un peu partout dans les magazines pulp et nombreuses de ses idées ont fait du chemin dans l'imaginaire collectif 'ricain de l'époque.
Par exemple, en décembre 1939 sortait un des numéros les plus connus et prisés du Spider, Satan's Murder Machines. Dedans, Page imaginait des robots radiocommandés meurtriers et dévaliseurs de banque. Deux ans plus tard, le 28 novembre 1941, débarque sur les écrans de cinéma le deuxième épisode du Superman des frères Fleisher, The Mechanical Monsters, avec exactement le même concept. Les Fleisher ne s'en sont d'ailleurs jamais caché. Ce robot très particulier est une vision qui est restée très vivace dans l'imaginaire retro-moderne. On revoit ce genre de robots dans Sky Captain and the World of Tomorrow, par exemple. Même Miyasaki y fait allusion dans Le Château dans le Ciel.
Et y a plein d'autres trucs géniaux dans les pages de Page (huhu). Toujours dans ses Spider, il a été imaginer une arme à mi chemin entre la radio et l'aimant pour faire "fondre" les structures métalliques des immeubles (The City Destroyer, 1935, de très loin mon épisode favori) ou carrément écrit sa version du nazisme dans une trilogie terrifiante (dite "Black Police trilogy", rééditée en 2009 sous le titre The Spider vs the Empire State, introuvable en France -et que vous trouverez parmi mes liens dans la colonne de droite-). Dans ces épisodes, New York devenait une sorte de prison hypertotalitaire soumise à une loin martiale délirante et surveillée par d'inquiétantes tours de guet... Si ça vous rappelle un film de John Carpenter avec Kurt Russell dedans, c'est normal.




De quoi réhabiliter un personnage qui, à en voir les illustrations de couvertures, n'est qu'une pâle copie du Shadow ? Oui... Et non. Tout à la fois. Celui qui sort réellement gagnant, c'est Norvell Page.

Le Spider, en lui même, est un personnage sans aucun intérêt. c'est vraiment une copie quasi carbone du Shadow (du Shadow de papier, s'entend, il y a aussi un Shadow de la radio, avec des pouvoirs psychique et hypnotiques qui pète carrément plus la classe). Ce qui fait du magazine The Spider un truc absolument dantesque, c'est la folie de son auteur. Il était un des rares à l'époque à décrire les dommages causés sur les vies des civils innocents par le combat de son héros. The City Destroyer est assez saisissant à ce niveau là, avec un niveau de destruction proprement hallucinant qui a prit, dans l'imaginaire américain, une force d'autant plus forte après les évènements du 11 septembre 2001 (car oui, l'Amérique a ressorti touuuuutes ses oeuvres de fictions où New York passait à l'as suite à ça comme une sorte de mémorial rétroactif un brin morbide... L'Amérique...)

Néanmoins, fidèle et intrépide lecteur, si tu comprends un brin l'anglais et que tu veux lire du Spider de qualité, je te conseille deux rééditions en fort beaux volumes : City of Doom et Robot Titans of Gotham par Baen Books, avec de superbes covers de Jim Steranko (le mec qui a mis du pop-art dans les comics Marvel). Chanceux tu seras, Robot Titans of Gothan contient Satan's Murder Machines et City of Doom doit son titre au City Destroyer.
(notez que les liens vous guiderons vers les grands formats brochés, c'est plus cher que la version poche, mais l'objet est plus joli et confortable -les volumes sont assez épais-. Perso, j'ai racheté les deux en broché après avoir trimballé City of Doom en petit format pendant des plombes)

Aussi, ce qu'il y a d'extrêmement intéressant avec ce personnage, c'est le nombre de "vies" qu'il a eu au fil du temps.
Parti du pulp, il y a eu un serial en 1938 où le personnage se retrouvait vêtu d'un étrange costume kitsch à souhait. Dernièrement Dynamite a ressorti ce costume pour un nouveau comics.
Rayon comics, justement, le Spider a eu droit à plusieurs séries chez Moonstone Books dans les années 2000. Moonstone avait ceci d'intéressant que ce n'était pas un vrai éditeur de comics à la base (ils ont commencé en publiant des rééditions du Phantom, un autre héros des 30's de l'awesome, mais qui vient des daily strips des journaux, lui), aussi ils ont ajouté à leur collection des adaptations en graphic novels "cinémascope" de certains épisodes de Page (dont, encore une fois, Satan's Murder Machines, retitré The Iron Man War) et deux (je crois) recueils de nouvelles totalement inédites par une jolie collection d'auteurs. Ce qu'il y avait de cool avec le Spider de Moonstone, c'est qu'ils avaient repris quasi à la lettre le look des covers du pulp (qui, pour la petit histoire, étaient volontairement "Shadowisées" pour l'effet marketing, en dépit du texte : les descriptions de Page font du déguisement du Spider un personnage certes capé et chapeauté, mais surtout bossu et difforme). Chez Moonstone, ils sont allés à fond sur l'image de vampire que les artistes de couverture des 30's utilisaient. Pour ne citer qu'elle, la version de Dan Brereton (cover artist sur le comics de Moonstone) est superbe.
Ma version favorite, néanmoins (en dehors de l'originale de Page, s'entend), c'est une adaptation futuriste aux accents retro-cyberpunks assez surprenants par l'inimitable Tim Truman.




Je pourrais en rajouter, notamment sur les rééditions de la lose des 70's, parler du travail de Page en tant qu'éditeur, de l'impact de Wan Tengri sur la fantasy moderne (Lyon Sprague de Camp en fait un des papes), mais nous en resterons là.
Aussi concluons, si vous le voulez bien : lisez Norvell Wordsworth Page.

vendredi 11 avril 2014

Pulp Fiction is not pulp fiction.


Cette nuit, pris par cette harpie qu'on nomme insomnie, j'ai regardé deux-trois films bien kitschounets, en diagonale, sans y faire trop attention, quand soudain, devant mes yeux ébahis, ma playlist (car je range mes films en playlists) "pulp" lançait Pulp Fiction, du sieur Tarantino.

Le film est bon, je l'aime beaucoup (c'est même le seul Tarantino que j'aime, et non, je ne développerai pas plus cette affirmation), mais que ce soit clair dès les premières ligne : Pulp Fiction n'a, n'a jamais eu et n'aura jamais rien à voir avec du pulp. Vraiment rien. Ca fait une heure que j'ai fini de le regarder et je me demande encore ce qu'il foutait dans cette playlist...

Le terme pulp fiction fait référence aux magazines imprimés aux Etats-Unis sur une pulpe de papier de mauvaise qualité (mais bon marché) au début du XXeme siècle, et ce jusque la fin de la Deuxième Guerre. Successeurs des dime novels et des magazines du XIXeme, les pulps avaient un champ de sujets élargi, balayant policier, western, aventure, fantastique, horreur et science fiction naissante. De fait, nombre d'auteurs fort respectables firent leurs débuts, voire vécurent la totalité de leur carrière, grâce aux pulps.
Toutefois, au delà des aventures à fourrures de Tarzan et Conan, au delà des voyages spatiaux d'Asimov et Bradbury, au delà des vengeances masquées du Spider et du Shadow, les pulps sont surtout (re)connus pour l'exploitation foutraque de chacun de leurs thèmes et ces histoires, écrites à la chaîne par des pseudonymes cachant souvent une petite dizaine d'auteurs différents, dont les ressors narratifs sont depuis devenus lieux communs.

Pour quiconque ayant lu plus d'un pulp dans sa vie (je ne vous en voudrais pas si ce n'est pas votre cas), il est impossible de ne pas noter l'existence d'un "style" pulp. Qu'il soit issu des inspirations de l'époque ou des méthodes même d'écriture, une nouvelle ou un roman en épisodes publié dans un pulp sonnera toujours pulp, même s'il avait l'incrongruitude d'être réédité dans un recueil d'Edgar Alan Poe, avec une belle couverture cartonnée et des volutes dorées. Des garçons comme Isaac Asimov ont, après être passé maîtres dans l'art de la nouvelle, vraiment développé un style totalement différent une fois libérés des carcans du pulp et il est impossible de rater les nombreuses nouvelles purement alimentaires écrites par Robert E Howard pour le cycle pourtant fort intéressant de Conan, ou d'Edgar Rice Burroughs sur les quelques 24 "romans" de Tarzan... Et je n'ose vous parler des Doc Savage, des Avenger, des Black Bat et de tous ces "pulp heroes" dont les volumes se comptent souvent par centaines, reprenant invariablement un schéma qui inspirera plus tard le fonctionnement des séries télé et de leur "méchant de la semaine".

Horreur, western, héros masqués, SF, épique (on ne disait pas encore fantasy et le terme communément admis de "sword & sorcery" ne sera inventé que dans les 60's), tout ces genres ont au début du siècle dernier fait partie d'un tout qu'on nomme aujourd'hui avec verve "pulp fiction" et qui stoppe net avec l'arrêt des-dits pulps au milieu des années 40. La raison pragmatique veut que la crise du papier aux USA à partir de 1942 ai eu raison des (trop) nombreux magazines, mais la vérité, c'est que la mode était passée, de la même manière que les serials (basés sur le même système) disparaissaient au cinéma. Le travail d'édition devint très différent, il fallut réinventer de nombreuses parutions (des magazines comme Argosy ou Amazing, qui survécurent aux forties, devinrent de véritables "magazines", au sens où on l'entend aujourd'hui) et l'activité d'écrivain passa par la case reliée (les 'ricains disent "paperback"). On en garda néanmoins une trace vivace dans un média tout proche qui naquit dans son ombre à l'aube des 30's : les comics.

Et puis plus rien.

Plus rien ou presque, car entre les évolutions des médias que sont la télévision et le cinéma et le développement d'une véritable paralittérature (dite de genre, voire "de gare"), le pulp acquit progressivement un statut culte, essentiellement au travers de la longévité de ses éditeurs et auteurs emblématiques qui continuèrent à publier bien au delà des 60's, mais aussi à quelques malandrins comme Lyon Sprague de Camp et Lin Carter qui, soucieux de permettre aux public du jour de profiter des gloires du passé, adaptèrent Conan et la fantasy pré-Tolkien à leur époque (et, n'en déplaise aux intégristes, je trouve le Conan de de Camp au moins aussi intéressant que celui d'Howard).
Le format même du pulp magazine étant mort et la littérature s'étant soigneusement genrifiée dans des cases avec le temps, il est devenu difficile (voire tout simplement illogique) de parler pulp en dehors du contexte des "années d'avant", mais on trouve encore un caractère "pulp" dans nos fictions paralittéraires. Un parfum d'aventure, un côté ancienne école simple et entraînant. Moi, j'y range principalement les récits d'aventure héroïques au long cours plus ou moins désuètes et inclassables et, de fait, à l'image de ce que fut la saga Indiana Jones au cinéma, on pourrait citer Perry RhodanBob MoraneAkim, Blade, voyageur de l'Infini, The Amazing Spider-Man et tout un tas de trucs publiés dans des formats nouveaux (livres de poche, bandes dessinées petit format, fascicules divers...) et qui, de par leurs sujets et/ou styles, doivent tout au pulp. Du post-pulp ?

Mais reprenons le fil de notre histoire. En 1994, Quentin Tarantino réalise Pulp Fiction et lance une nouvelle mode "pulp". Seulement voila, le pulp de Tarantino n'a rien, strictement rien, à voir avec le pulp que je viens de vous décrire. Tarantino, s'il écrit des films de gangsters à la petite semaine et avoue être un grand amateur de magazines comme Black Mask (qui fut un des titres de travaux de Pulp Fiction) dont les histoires tournaient autour des mafias chicagolaises de l'époque, se plait néanmoins à croiser des intrigues et à faire du cinéma "coup de poing", hyper graphique et aux dialogues ciselés, typique des années 70. Il y a peut-être, peut-être, aussi un peu de sel "Noir" pour aromatiser, mais Tarantino réalise avant tout du cinéma de post-exploitation, reprenant et réarrangeant à son compte les codes d'un cinéma très particulier des 70's. Il ira d'ailleurs au bout de cette logique, une dizaine d'années plus tard, avec Kill Bill (Grindhouse est à ranger à part, c'est avant tout le bébé de Robert Rodriguez).

La problème, c'est qu'en réalisant un film d'exploitation avec une étiquette pulp, Tarantino a lancé une véritable vague d'abus de langage dans la critique cinématographique qui considère aujourd'hui les Donnie Darko, Mulholland Drive, Sailor et Lula et autant de films "de gangsters", pourvus qu'ils aient un sens graphique plus ou moins affirmé, comme du pulp. Même une comédie comme Snatch ou le (plus ou moins) récent Drive, qui n'a strictement rien à faire là, se sont vu affublés de cette étiquette par bien des critiques.

Evidemment, la raison principale de cet abus est le lien que beaucoup s'amusent à chercher avec le film de l'ami Quentin, mais il y en a une autre, plus retorse, qui consiste tout simplement à soigneusement éviter de nommer "film noir" des films qui, indiscutablement, sont du noir, mais sont trop abusifs, abrasifs, pas assez sérieux, trop "BD", pour qu'on puisse oser les ranger dans la même case que les classiques Hitchockiens des 50's. Sin City, c'est du noir de BD, excessif et over-the-top (c'est du Frank Miller, en même temps), mais c'est du noir, pas du pulp, certainement pas du pulp.
La différence entre le pulp et le noir, c'est un peu comme quand on passa plus tard de l'âge d'or du western hollywoodien à son cousin spaghetti italien. Les héros deviennent bougons, égoïstes, cyniques, alcooliques et fumeurs, leurs idéaux n'en sont plus et leurs codes moraux sont loin d'être la défense de la veuve et de l'orphelin des héros pulp (tout violents fussent-ils, le Shadow et le Spider restent des héros altruistes). La différence majeure, néanmoins, reste le ton résolument réaliste des intrigues du noir, là où le pulp verse facilement dans la SF ou le fantastique, avec des héros surhumains survivant à n'importe-quelles situations et ce que les anglophones nomment "a sense of wonder".

Si vous voulez un feeling proche du pulp au cinéma, l'immortel exemple parmi les exemples reste James Bond, espèce de Simon Templar (Le Saint, personnage créé en 1928 et héros de centaines de romans, shows radiophoniques, bandes dessinées et séries TV) gadgetisé à l'excès et gonflé à l'espionnage de la Guerre Froide. Les amateurs jetteront également  un oeil du côté des studios Hammer, célèbres pour leur surabondance de films d'horreurs à licences dans les 50-60's, mais qui ont également un large éventail de films d'aventures débridés et de SF "vintage" pleine de monstres en carton. En parlant de SF, les studios Universal furent prolifiques à la même époque en adaptant à peu près tout ce qui leur passait sous la main, de classiques tels La Guerre des mondes de Wells ou Ben Hur (publié en 1880 par un général de l'armée nordiste) jusqu'aux plus obscurs scénarios, émergeant de ce brouhaha quelques gemmes aujourd'hui considérées classiques comme Le Jour où la Terre s'arrêta ou La Planète interdite. Et que penser des monstres géants de Ray Harryhausen ? (Au passage, King Kong est probablement le premier grand film totalement pulp de l'histoire d'Hollywood).
Dans les années 70, en Angleterre, Amicus Production s'offrit une quadrilogie "Continents Perdus", adaptant dans le lot trois romans d'Edgar Rice Burroughs. Toujours active, la Hammer s'amusa avec le temps et créa des idioties aussi inutiles qu'amusantes avec demoiselles en bikini de peau et dinosaures en plastique (One Million Years BC, When Dinosaurs Ruled the Earth...). Dans le même temps, Hollywood découvrait les joies de La Guerre des étoiles, dont le concept éminemment flashgordonien n'aura échappé à personne.
Esthétique et effets spéciaux plus ou moins volontairement cheap se démocratisèrent dans les 80's. On développa un goût certain pour le "cheesy" et le "camp" (deux équivalents de "ringard" en anglais) et des choses "typiquement 80's" comme Invasion Los Angeles ou Jack Burton dans les Griffes du mandarin de Carpenter sont ce que vous pouvez trouver de plus proche du pulp d'aventure, débridé et résolument fun. Au passage, même New York 1997 est inspiré d'une histoire du Spider.
Et Indy. Bien sûr. Indy.
Les années 90 post-BatmandeBurton vécurent un revival pulp héroïque intéressant, au Rocketeer (qui n'est pas un personnage d'époque, il fut créé en 1982 par Dave Stevens) de 1991 succédant un Shadow (1994) fort réussi et un Phantom (1996) ridiculement cheesy (donc indispensable), sans compter la tentative résolument cartoon du Mask. Loin des spandex et des capes qui volent, n'oublions pas non plus une (ennième) résurrection de La Momie sauce Indiana Jones en roue libre (et, en vérité, toute la filmo de Stephen Sommers), et la cent-quatrième adaptation de Zorro, en comédie familiale.
Depuis le début des années 2000, outre le délire numérique du Sky Captain (qui n'a malheureusement pas déchaîné les foules), c'est principalement vers les adaptations de super-héros, les descendants directs du pulp d'autrefois, qu'il faudra vous tourner. Et si vous avez un doute concernant les épisodes dédiés à Hulk ou aux X-Men, le Thor de Kenneth Brannagh et sa fantasy kitsch et Captain America: The First Avenger et son style rétro-futuriste (réalisé par ailleurs par Joe Johnston, auquel on devait Rocketeer), eux, transpirent le pulp par tous les pores. Idem pour The Avengers et ses méchants de l'espace, qui se fait à mi chemin entre la débauche d'un Independance Day et les films d'invasions martiennes plus cérébraux des fifties l'illustration parfaite des penchants les plus excessifs des pulps de SF. Quant à Iron Man, sachant qu'il est de Batman de Marvel et, de fait, un ennième Shadow, vous pouvez faire le calcul vous-même.
Evidemment, il n'y a pas que les super-héros de Marvel (par contre, si vous pensez voir du pulp chez le DC Comics sombre et violent de Nolan et Snyder, vous avez du caca dans les yeux). Jetez un oeil curieux vers le Hellboy de Guillermo Del Toro, une autre adaptation de comics mais tirée celle-là en grande partie de la mythologie lovecraftienne, ou la SF complètement pop de Riddick (surtout celle des Chroniques de 2004 et leur final Conanien*). Tentez la spy-fy débridée du Mission:Impossible sauce Tom Cruise (surtout celui de Brad Bird -d'ailleurs, regardez Les Indestructibles, best superhero movie ever). Et regardez le John Carter de Disney, bordel de Dieu.




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*Je suis d'ailleurs toujours très fâché, après avoir poireauté neuf ans, de m'être fait voler mon King Riddick comme je m'étais fait volé King Conan étant môme, pour n'avoir finalement droit qu'à un bête (quoiqu'amusant) film de monstres.