lundi 16 janvier 2017

Numérique ?

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un article plutôt intéressant sur le blog de l'éditeur Walrus, spécialisé dans le pulp numérique.
On y parle du format, des choses qu'il est possible de faire avec le numérique que le papier est incapable de proposer, d'une lecture proche du web-browsing, d'options interactives, de plein de trucs qui sonnent tristement Internet 2.0 à mes oreilles et qui, je pense, loupent totalement le point, mais qu'il est assurément intéressant de discuter (c'est d'ailleurs ce que fait La Bauge Littéraire dans un long article-réponse). Ce qui m'intrigue surtout dans le discours (et ce tant chez Walrus que La Bauge), c'est l'aveu clair que la publication française n'a rien compris au numérique.
Laissez-moi vous exposer mon point de vue médicalement assisté sur la question.


Cette année, j'ai décidé de ne plus acheter de livres. Physiques, s'entend.
Voyez-vous, je déteste la poussière et les petites choses qui s'y développent me détestent en retour. Il y a certains bouquins de ma bibliothèque que je suis absolument incapables d'ouvrir à cause de ça, mais j'ai toujours su, plus ou moins, faire avec. Plus ces derniers mois. J'ai acheté L'Histoire des super-héros de Jean-Michel Ferragatti sur papier parce qu'il n'existe pas en numérique (c'est d'ailleurs seul seul bouquin de mon top11 que je possède en physique), et j'ai pas pu aller au bout. Y a fallu que j'en fasse mon propre scan (enfin, j'ai demandé qu'on m'en fasse un, même ça j'y arrivais pas). L'odeur du papier, de la colle, le nez qui pique et les yeux qui brûlent... Je vous passe les détails, le fait est que le livre papier, pour moi, c'est fini.

Comme un symbole, les dernières reliures que j'aurai acheté auront été celles que j'ai le plus longtemps cherché. Mises sur mon chemin totalement par hasard, les (futures) intégrales de Clark Ashton Smith chez Mnémos sont un rêve de (grand) gosse qui se réalise, après que j'aie passé des années à essayer de dénicher les éditions NéO du monsieur et/ou à le lire dans sa langue, faute de pouvoir me satisfaire des quatre pauvres nouvelles que j'ai de lui dans mes diverses anthologies. Une des raisons même qui ont motivé cet achat était d'ailleurs la présence hypothétique d'éditions numériques dans le lot. Les objets ont l'air superbes, j'adorerai (oui, c'est du futur) les avoir dans ma bibliothèque, mais dès que j'ai vu qu'il y avait des versions de bits et de bytes, j'ai su que je lirai ça sur ma liseuse. Et pourtant, c'était pas sûr du tout qu'il y ai ces fichiers numériques, ils n'étaient qu'un bonus de fin de parcours... Et là est tout mon dilemme depuis quelques années.
Je suis un adopteur (j'ai le droit d'inventer des mots) des premiers jours de la lecture numérique, je fais ça avec les bandes dessinées depuis près d'une décennie et l'encre électronique et le format epub sont probablement mes deux créations (plus ou moins) récentes favorites (avec les textiles hydrophobes, mais ça n'a rien à voir). J'adore l'idée d'avoir ma bibliothèque complète (qui ne comporte d'ailleurs pas tant de bouquins que ça) dans ma poche, j'ai même plus de livres en binaire que de volumes imprimés, en vérité. Sauf que je dois la très très large majorité de ma collection numérique à la gratuité de nombreuses oeuvres du XIXème et du début du XXème siècle désormais libres de droits (au hasard, les Paul d'IvoiGaston LerouxMichel ZévacoRosny aînéArthur Bernède et consort que je cite à l'envi quand il s'agit de pulp francophone) et, surtout, à une flopée de dévoués scanneurs qui se sont mis en tête, par exemple, de reporter sur leurs liseuses la totalité du catalogue Fleuve Noir Anticipation, totalement introuvable hors des cercles pirates. Des vieux trucs, quoi, car la production contemporaine sur le format est pratiquement nulle, et il s'avère que 101% de mes derniers achats de livres physiques se sont fait de dépit ou presque, faute de trouver le livre numérique correspondant. Parfois, c'est logique, comme dans le cas de petites éditions et de formats particuliers (L'Histoire des super-héros, disais-je, quoiqu'en écrivant à monsieur Néofélis, il me disait ne pas être contre l'idée d'une transcription numérique, simplement ignorant), mais souvent, c'est juste bassement frustrant : pourquoi Les Pionniers de la fantasy de Lyon Sprague de Camp (2010 chez Bragelonne) ou Orphée aux étoiles (la biographie de Poul Anderson chez les Humanos) n'existent pas en numérique alors que ces deux éditeurs mettent justement en avant leurs offres dématérialisées ?
Et encore, ce sont là deux éditeurs qui ont ce type d'offre pour commencer, parce que la plupart du temps, le numérique n'est même pas une arrière-pensée. Une des bédés qui m'intriguaient le plus cette année, O Sensei d'Edouard Cour, m'est ainsi passée sous le nez. Pourtant, l'éditeur Akileos a un semblant d'offre numérique, mais comme souvent, la conversion et la distribution sont sous-traités (par Avé!Comics en l'occurrence, qui ne propose qu'une toute petite partie du catalogue, et zéro nouveauté), l'éditeur d'origine ne s'en occupe même pas. La plupart du temps, on ne veut tellement pas voir le numérique qu'il est purement et simplement absent des boutiques en ligne, sur lesquelles on s'attendrait pourtant à le voir mis en avant (au hasard, je vous met au défi de trouver le catalogue epub de Fleuve Noir sur le site de Fleuve Noir - y a pas, tout est chez 12-21, qui se charge de la conversion pour trois ou quatre autres "gros" de l'édition), et quand on en propose, c'est bourré de DRMs et de limitations (l'offre sur Izneo, wannabe concurrent franco-français de ComiXology, par exemple, est restreinte à un horrible lecteur en ligne). Tout ça, une partie de moi est persuadée que c'est du à une chose et une chose seulement, une chose qui fait paniquer le moindre fournisseur de contenu de l'hexagone comme une pucelle devant un drakkar : le piratage. Parce que c'est l'Internet, 'voyez, les Grandes Eaux du grand-banditisme moderne, et par peur que le petit epub de 600k vendu au triple de sa valeur soit immédiatement (et à juste titre?) disponible sur toutes les plate-formes illégales du monde, l'éditeur français préfère tout simplement ne pas le proposer, ou le blinder de saloperies qui le rendent certes "inviolable", mais également incompatible avec de nombreuses liseuses... Quand le fichier n'est pas carrément un chef-d'oeuvre d'incompétence en lui-même, comme l'horrible "réédition" de la Compagnie des Glaces par French Pulp.
Autre problème, outre l'indisponibilité, pourquoi, quand ils le sont, comme c'est le cas pour l'intégrale de La Patrouille du temps ou le dernier volume de L'Oeil de la nuit (pour citer deux parutions de 2016), sont-ils distribués AU MEME PRIX en physique et en numérique ? Ca me parait non seulement totalement injuste mais aussi et surtout totalement illogique. Et c'est d'autant plus agaçant quand on est bilingue et qu'on a la possibilité de comparer avec l'offre anglo-saxonne, largement uniformisée : Tarzan vs Kong ? $5.99 (environ 5,50€ au taux de janvier 2017). Les dragons de Marie Brennan ? $5.99 (contre 10€ au format Kindle pour la VF, que L'Atalante ne fournit même pas lui-même). Un abonnement illimité à ComiXology ? $5.99 (mon royaume pour cette offre hors US!). On trouve aussi un paquet d'offres promotionnelles et gratuites, comme le superbe "club de lecture" de Tor.com, blog éditorial parent de l'éditeur Tor/Forge et devenu sa branche numérique en 2015 (avec une sacrée sélection, c'est là que j'ai pour la première fois entendu parler du Problème à trois corps de Liu Cixin, par exemple).
Evidemment, il y a des exceptions, et le catalogue de petits éditeurs français comme (justement) Walrus est plein de prose à 2,99€ pièce, de même qu'on n'échappe pas, sur le territoire anglophone, à certains tarifs surévalués, comme chez HarperCollins où le prix moyen avoisine les $12.99, mais... C'est Walrus, un éditeur 100% numérique que personne ou presque ne connaissait avant qu'ils se fassent remarquer avec leur sonnette d'alarme imaginaire, et c'est HarperCollins, une boite centenaire avec toute la dimension "luxe" qui lui est rattachée outre-atlantique. Je râle sur les prix, parce que, globalement, la différence entre les offres nord-américaines et françaises varie du simple au double, mais, disais-je, le premier critère reste le catalogue proposé : le Ferragatti, j'en aurais acheté le numérique au prix du papier sans me poser de question, et quand je vois les Selected nonfictions de Neil Gaiman à treize dollars chez HarperCollins, ça me parait cher, mais pas excessif vu le contenu du bouquin... Entre ça et une poperie random démarrant une énième tri/penta/décalogie post-Tolkien comme le Guerre et dinosaures de Victor Milan à 18€ chez Fleuve Noir (ou plutôt, disais-je, chez 12-21) alors que sa VO vaut $6, y a quand même une sacrée marge.

Je lis sur mon ordinateur et/ou ma liseuse depuis des années et je n'ai jamais eu à m'en plaindre, certes, mais j'ai toujours pu me reporter sur le papier pour ce que je ne trouvais pas et/ou était trop cher en epub. Je n'ai pas choisi de passer au tout numérique, j'y ai été plus ou moins contraint au fil des années, et ce ne sont certainement pas les disponibilités ou les politiques tarifaires qui m'y ont poussé. Quoique j'aie fini par me décider à sauter le pas, je sais pertinemment que je me ferme ainsi une grande partie du paysage éditorial.

Parce que, pour répondre à la demi-question de monsieur Walrus, le problème de l'édition numérique, ce n'est pas le format, ça n'a jamais été le format, c'est beaucoup plus simple et premier degré que ça : c'est la qualité de ce qu'on propose aux lecteurs, à quel prix, et le fait qu'il est souvent tout bonnement impossible de trouver ce qu'on cherche.
Le problème, c'est l'éditeur, mais allez faire comprendre à une maison qui fait du papier depuis des décennies qu'elle n'a rien compris au numérique et qu'elle doit revoir sa politique... Non, c'est plus simple d'incriminer les hypothétiques pirates et d'invoquer les chiffres de vente ridicules d'un catalogue famélique pour justifier que "ça marche pas". Et tant que les éditeurs joueront à l'autruche sur leurs propres lacunes, l'offre numérique française restera ce qu'elle est.
Et ce qu'elle est est juste pleinement et simplement minable.

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