dimanche 12 novembre 2017

Tolkien, Anderson et la Haute Fantasy (et Beowulf, aussi)

Relisant quelques vieux trucs au hasard du web et cherchant en vain à me procurer une version numérique de la dernière transcription de Beowulf (par Stephen Mitchell, aux presses de l'université de Yale), je me faisais cette remarque : il est souvent question de ce que Tolkien a inventé et apporté au genre fantasy, mais jamais on n'aborde réellement l'époque à laquelle a été écrit Le Seigneur des anneaux.
Il faut savoir qu'en 1954 sortent deux livres majeurs dans la construction de la fantasy moderne : Le Seigneur des anneaux, donc, et L'Epée brisée de Poul Anderson.


Anderson est un auteur américain bien plus connu pour ses travaux en science-fiction (il est l'un des pères fondateurs de la SF dite "dure"), mais il est aussi l'auteur de deux livres qui seront d'extrême importance pour la fantasy en tant que genre : L'Epée brisée et Trois coeurs, trois lions. Le second date de 1961 et je n'en parlerai pas ici, mais il reprend une nouvelle écrite en 1953 qui portait les gènes de ce que sera L'Epée brisée.
L'Epée brisée est une saga nordique dans la plus pure tradition des textes de l'Edda, c'est un récit épique et froid, profondément fataliste où, comme de rigueur dans la mythologie nordique, tout le monde meurt à la fin (et ne venez pas me parler de spoilers, on est dans un genre dont c'est le principe, et sur un livre vieux de plus d'un demi-siècle, y a prescription). C'est aussi un livre depuis largement, quoique souvent involontairement, absorbé par la culture populaire, et dont ressortiront de nombreux principes de Donjons & Dragons, notamment la classe du Berserker (incidemment, le Paladin est lui le héros prototypé par Holger dans Trois coeurs, trois lions). Mais surtout, c'est une histoire curieusement proche de celle du Seigneur des anneaux. Pas de breloque dorée, néanmoins, le noeud de l'histoire est ici l'épée, brisée comme son nom l'indique, qui est offerte au héros le jour de son baptême chez les Elfes. Ceux-ci sont des êtres hautains et millénaires qui n'aiment rien tant que de tisser les intrigues les plus retorses (comme voler des enfants humains pour les remplacer par des changelins) et se battre contre les Trolls. Reforger l'arme est bien évidemment le point central de toute la quête, et au dessus de ce petit monde qui tourne en rond, Dieux, Ases et Forces immatérielles observent et jouent avec les destinés de chacun.
Une saga nordique, quoi.

Anderson a toutefois l'idée originale d'entremêler les panthéons. Les êtres magiques ont ainsi une frousse bleue du Dieu des hommes chrétiens et du Christ Blanc (la simple vue d'une croix ou la profération d'un blasphème/prière leur est insupportable), et même les Ases, pourtant si joueurs, se gardent bien d'aller embêter les brebis du Berger.
C'est évidemment en bouleversant un peu l'ordre établi que l'action de L'Epée brisée peut avoir lieu, et l'issue d'un tel chambardement ne peut être que funeste. Pas de voyage vers Valinor, ici. Valhöll, peut-être...
Si les deux histoires, tant par leur sujet que par leur longueur (L'Epée brisée atteint péniblement les trois cent pages), sont tout à fait opposées, il faudrait être aveugle pour ne pas en voir les points communs. Le plus prégnant étant bien évidemment ce qu'on considère comme le récit fondateur de la fiction anglophone : Beowulf. N'oublions pas que Tolkien s'est illustré entre 1933 et 1937 pour une traduction en prose du poème et son adaptation en conte de fée : Le Hobbit.
Et c'est là où je veux en venir en vous parlant de cet "autre livre fondateur".


Dans l'Avant-Guerre, la fantasy, naissante, se cherchait un univers. Elle était allé le chercher dans le contexte économique et scientifique de son époque, un nouveau siècle où l'ont a digéré l'industrialisation et dont les possibilités semblent infinies. Dans les étoiles, par exemple, avec notamment des épopées comme celle de John Carter (faut-il que je vous rappelle la fixation qu'ont les années 1900 avec Mars ?), et les voyages aux confins du monde, comme, chez le même auteur, la cité d'Opar ou Pellucidar. La Première Guerre a (r)ouvert les portes du moyen orient aux explorateurs occidentaux (Lawrence d'Arabie, quelqu'un ?), et la découverte des vestiges sumériens, la réappropriation d'un imaginaire égyptien ou les longues étendues désertiques du croissant fertile ont essaimé les esprits des premiers grands maîtres du genre, Robert E. Howard, H.P. Lovecraft et Clark Ashton Smith (est-il réellement nécessaire que je vous présente ces trois-là ?) créant des mondes de barbarie et d'effroi, de mythes quasi-bibliques, et une fiction qu'on n'hésitera pas à qualifier d'ésotérique.
...Ou du moins, c'est ce dont on se souvient, aujourd'hui, inondé que nous le sommes depuis les années soixante par la littérature américaine.
Si l'on remonte un peu plus loin, la fin du XIXeme siècle britannique fut propice à la littérature fantasy - qui ne portait alors pas ce nom et qu'on relia à un sous-genre de la science-fiction jusqu'à ce que Fritz Leiber crée le terme "sword & sorcery" en 1961. Si l'on place souvent le terreau de ce qu'écriront Burroughs et Howard dans les cités perdues d'Henry Rider Haggard (She, Les Mines d'or du roi Salomon), le nom moins systématique de William Morris vous dit peut-être quelque chose, de même que celui de Lord Dunsany.
Ces deux gentilhommes sont la matrice du genre, des auteurs de récits étranges se déroulant dans d'autres mondes, qu'il fussent visités par des gens bien des chez nous (Dunsany se fera un plaisir d'envoyer un avatar de lui-même sur une planète médiévale-fantastique, idée que reprendra, vous aurez fait la corrélation vous-même, Une Princesse de Mars d'Edgar Rice Burroughs, mais aussi Abraham Merritt dans ce qu'on considère comme l'un des premiers vrais grands récits de fantasy, La Nef d'Ishtar) ou pleinement autocontenus.

Le contexte y est médiéval, Arthurien presque, mais évolue vite. Le fait est que, fin XIXème et début XXème confondus, deux influences sont particulièrement prégnantes dans la littérature fantasy et expliquent les incroyables similitudes entre les sujets d'Anderson et Tolkien cinquante ans plus tard.
Tout d'abord, la fin du siècle de l'industrialisation voit naître la théorie aryenne (à ne pas confondre avec l'arianisme, théologie chrétienne du quatrième siècle) suite à la redécouverte de vestiges viking et à de nouvelles (contre-)études sur le berceau des peuples indo-européens. Cette théorie, qui entend prouver la supériorité des descendants de race nordique (et on parle bien là de recherches anthropologiques dans le contexte scientifique racial de l'époque, ne vous arrêtez pas au spectre hitlerien), fut très vite contestée, et largement démentie, car perclue de paradoxes morphologiques, linguistiques et civilisationels. Seulement démentir une théorie ne suffit pas à la rendre impopulaire et de nombreux penseurs et auteurs y adhérèrent, dans l'ancien comme au nouveau monde, à l'image -tiens, tiens- d'Howard et Lovecraft, expliquant la toute-puissance du mâle caucasien -au sens propre chez Howard, son Conan étant un Cimmérien, un habitant de l'Ukraine antique- dans leur littérature.
L'autre, c'est Beowulf, qui va faire à la fin du XIXème une entrée fracassante dans les inspirations littéraires. Il faut dire que, si l'ont sait retracer l'histoire de la dernière copie (plus ou moins) d'époque en notre possession (le fameux Codex Nowell) à un noble anglais du XVIIème siècle, la première transcription du manuscrit ne se fera qu'en 1815, sous l'impulsion du gouvernement danois (ce qui donnera lieu a une certaine réticence vis-à-vis du texte produit, mais c'est une histoire pour un autre post). Les premières adaptations publiées à destination du grand public, elles, apparaîtront au cours des années 1880-90.
Tout cela ouvre bien facilement les portes d'un culte du guerrier nordique dans les mondes fantastiques, et une redécouverte par bien des auteurs anglo-saxons de leurs origines scandinaves. Réinterpréter un pan de littérature fictionnelle à l'aune de nouvelles découvertes archéologiques et de nouveaux idéaux, aussi caduques qu'ils soient, se fait naturellement... Et les mythes septentrionaux d'envahir la fantasy comme les vikings la côte anglaise.

Quoi de plus logique, alors, que vingt/trente ans plus tard, Elfes, Trolls et Hommes se disputent des mondes imaginaires dans un conflit magique qui perdure jusqu'à aujourd'hui sous le nom de "haute fantasy" ? On imagine facilement pourquoi, d'ascendance danoise, Poul Anderson s'est tourné vers la saga pure et dure, là où l'universitaire qu'était Tolkien chercha la construction d'une mythologie et des peuples qui en découlent (un travail qu'il débute, alors étudiant, dès la fin des années 1910). Il est aussi intéressant de noter que tout deux y conserveront un savant filtre chrétien (Beowulf est un poème pieux) pour expliquer la création de leurs univers (les elfes n'ont pas d'âme, Gandalf est un ange,...).
C'est aussi à cette période qu'on se rend compte, dans les domaines de l'édition, qu'il faut un nom à cette fiction pseudo-médiévale d'un genre nouveau. Elle restait éminemment fantastique, mais avait fini par développer ses propres principes et clichés, s'éloignant tant du roman historique que de celui de la fiction spéculative (alias touche-à-tout de la science-fiction), et une entité éditoriale maniant son propre vocabulaire, ça s'appelle un genre, et ça a besoin d'un nom. Et comme sa grande soeur SF, la fantasy en a eu des tonnes.
En France, se basant sur les chansons de geste d'antan, on a beaucoup parlé "d'épopée fantastique" (ce fut même le nom d'une série de recueil dans la collection Livre d'or de la SF chez Pocket), les américains utilisent sword & sorcery, et je suis bien incapable de vous dire exactement d'où sort le mot "fantasy" pour désigner le genre. Toujours est-il qu'on a fini par l'adopter uniformément selon les langues car il permettait de plus facilement se découper. Science-fantasy, heroic fantasy, high fantasy, dark fantasy, on en a vu des douzaines s'entrecroiser et s'entredécouper, et ça, on le doit à l'ébullition créée au début des années cinquante (Fritz Leiber atteint enfin la reconnaissance avec Fafhrd et le Souricier Gris, C.S. Lewis crée des mondes dans des penderies et Lyon Sprague de Camp imite déjà Howard en débutant son cycle pusadien -inédit en français, ne cherchez pas après-).


C'est pour ça qu'il est très important de replacer Tolkien en contexte. La fantasy en tant que telle existe depuis déjà bien longtemps quand Le Hobbit sort en 1937, alors pensez si Le Seigneur des anneaux apporte quoi que ce soit, formellement parlant. Le vrai tour de force de cette trilogie, c'est d'avoir aidé à sortir un genre mineur de son ornière sous-genresque et d'en avoir fait un élément à part entière de la littérature fantastique (sachant que la fantasy n'aura réellement de succès populaire qu'une décennie plus tard, quand Lloyd Alexander, Michael Moorcock ou Ursula Le Guin, jeunes auteurs qui ont, justement, lu Tolkien et Anderson, entreront en scène). La période était rêvée : dès 1950, un travail éditorial faramineux avait remis Conan sur le devant de la scène (note aux puristes : non, Lyon Sprague de Camp n'est pas encore entré dans la danse) et lui offrait, tardivement, la reconnaissance que le format pulp n'aurait pu lui permettre, T.H. Lewis publiait le quatrième volume de son cycle arthurien (qui donnera la source du Merlin l'enchanteur de Disney), et de nombreux auteurs et éditeurs s'engouffrèrent dans la brèche. Loin de moi l'idée de qualifier Tolkien ou Anderson de suiveurs, bien au contraire, mais leurs influences sont claires et le fait qu'ils sortent leurs livres à cette époque n'est pas le fruit du hasard.
Ce qui l'est, en revanche, c'est Le Seigneur des anneaux en lui-même. Tolkien avait bien un contrat pour signer une suite du Hobbit, il travaillait bien sur ce projet de "Terre du Milieu" depuis les années 1920, mais il faut bien comprendre que c'est un universitaire. Il a écrit Le Hobbit presque par hasard, pour ses enfants, son univers est avant tout un outil de travail, d'expérimentation, Le Seigneur des anneaux est écrit comme un réel support à l'Histoire (oui, avec un grand H) de la Terre du Milieu, pas comme un roman de genre. Tolkien lui-même disait qu'il l'avait surtout rédigé pour mettre en valeur la langue elfique qu'il avait inventé et, quoiqu'on puisse facilement imaginer qu'il y ait dans cette déclaration beaucoup de cynisme (oserais-je dire un troll ?), ça met la chose en perspective. Narrativement, on est souvent très en dessous des standards de l'époque, ce qui sera souvent reproché à Tolkien d'ailleurs, mais son monde est tellement foisonnant qu'il trouve le moyen d'embarquer le lecteur malgré tout le mal qu'il est susceptible de dire de sa prose. Ce monde est à la fois le point fort (en terme d'environnement) et le point faible (en terme purement littéraire) de la trilogie, et la raison, je pense, pour laquelle on n'a eu que ces quatre livres du vivant de leur auteur. Je doute que les textes qui forment le Silmarillion aient été initialement prévu pour l'édition, les retouches de Christopher Tolkien y sont nombreuses (au moins autant que les annotations) et la plupart des autres textes (en et hors-Terre du Milieu) publiés à titre posthume sont des histoires courtes, souvent proches du conte. Loin, en vérité, de ce qu'on imaginerait d'un auteur qui aurait révolutionné la fantasy.
L'histoire éditoriale d'un livre est bien souvent totalement indépendante du travail de son auteur, et l'évolution du Seigneur des anneaux dans le temps, de ses faibles ventes initiales à son adaptation hollywoodienne multimilliardaire, de sa vision de pamphlet anti-Geurre Froide chez les Hippies à son statut actuel d'objet de travail chez d'innombrables chercheurs en littérature, c'est quasi miraculeux...

Ainsi donc, alors qu'à la sortie de L'Epée brisée on ignore plus ou moins volontairement un jeune auteur novice (né en 1926, Anderson a publié son premier roman en 1952), Le Seigneur des anneaux va être un four, un échec critique et littéraire quasi-unanime : Le Hobbit, s'il était la seule fiction de Tolkien (en dehors de quelques études, il n'avait rien publié d'autre), avait connu un fort succès à sa sortie, tant sur le territoire britannique qu'aux Etats-Unis, et une suite avait été contractée et était attendue depuis au moins 1938 (du moins pour ceux qui s'en souvenaient, car le livre avait disparu des étals et n'avais pas été réédité depuis 1942). Trop longue, trop compliquée, trop alambiquée, la trilogie des Anneaux recevra un accueil très froid de la critique, qui lui reprochera un style lourdaud et le manque de résolution d'une intrigue qui semble ne pas savoir où elle va. Il lui faudra dix ans et une publication au format poche aux Etats-Unis pour s'imposer, avec une compréhension très différente de sa quête, on vient de le voir, par les contre-cultures des années 60.


En France, la réception fut justement le principal problème de Poul Anderson, et la raison unique de son manque totale de (re)connaissance par chez nous : écrivain réactionnaire WASP, le dano-américain était très mal vu des éditeurs français des années soixante pour ses idéaux à peine masqués dans un pays fraîchement laïque (Constitution de 1958). Il a fallu attendre le début des années 2000 et un tout nouveau siècle pour qu'on cesse de s'arrêter aux idées de l'homme et qu'on s'attache au travail de l'auteur, et, de fait, qu'on mette l'époque en perspective.

Tolkien mérite amplement sa place à la postérité,  n'allez pas me comprendre de travers ; si la littérature de fantasy à l'heure actuelle est à ce point engluée dans la manie du cycle in(dé)fini, si vingt ans après la publication des livres on en faisait des mods de wargames qui donneraient naissance aux jeux de rôle, s'il a fallu des décennies avant qu'un taré néo-zélandais ose les transformer en oeuvres cinématographiques (oui, je sais, y a eu Ralph Bakshi, aussi), ce n'est pas pour rien. Mais, contrairement à son Anneau, Tolkien n'est pas Unique. Il y a une période, un contexte qui explique sa littérature, et des idées et idéaux partagés. Et si la renommée à l'international du professeur d'Oxford a fait de lui l'inévitable référence, dans le monde anglo-saxon, Poul Anderson, auteur versatile s'il en est, est l'autre jalon incontesté de l'épopée fantastique. Demandez à Michael Moorcock...

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